
Quelques fois, au Luxembourg, je ferme les yeux, assise sur une chaise inconfortable (les mieux sont toutes occupées par des vieilles), vers 18 ou 19 heures, quand le soleil commence à frotter les grilles du jardin, qu'on dirait qu'il s'y perce, perdant après une bave dorée traînant au pied des arbres, dont on a l'impression que la nuit aura du mal à l'absorber.
Le jour déclinant forme une boule qui cogne à mes paupières fermées, y agite des coulées de métal et de miel.
C'est une lumière plus mûre, et comme plus résistante, où je vois l'image même du passé. Je peux imaginer à cet instant que tout se fige, une photographie en teinte sépia.
Je sais bien que tu as aussi connu des aurores, et que n'importe quel moment de fraîcheur ou d'innocence dans les choses pourrait nous rassembler, ou nous en donner l'illusion, mais j'ai besoin de ces vieux ors et ocres qui résistent à l'ombre pour m'imaginer que nous n'avons pas seulement en commun l'exposition des corps aux même illuminations, mais aussi une volonté commune de nous rejoindre, et l'un pour l'autre, de durer.
C'est comme lorsqu'avant de me coucher, je m'accoude à la fenêtre, en essayant de faire abstraction du vent qui mord, mais tu sais bien que mes mains sont déjà froides, je regarde le ciel en essayant d'y distinguer quelque chose, n'importe quoi, une étoile, a shooting star, Mufasa qui me rappelerait de ne pas oublier qui je suis, mais le plus souvent je ne vois qu'un applat de gris et de noir, rien qui me rappelle cet été 2006, seulement ce désir inconscient que tu sois toi aussi quelque part en train de regarder ce ciel vide.
Alors je me hisse sur mes pointes de pieds et t'embrasse dans le noir, je prête mes lèvres à ce vent d'hiver où je t'invente, où je sais bien que tu n'es pas.
