How on earth did I end up like this? HOW ON EARTH DID I END UP LIKE THIS?
Je vais changer.
J'ai été toutes celles qu'ils ont aimé. Toutes celles qu'ils n'ont jamais connu, celles qu'ils ne connaîtront jamais. Celles qu'on garde, qu'on regarde, qu'on fracasse contre le mur, et même celles à qui on dédie un livre.
J'ai été la copine, l'amie, l'amante, la femme, la soeur, la mère, la pin-up, la soumise, l'écolière, la salope, l'amour d'une vie, d'une semaine, d'un jour, la statue de cimetière, la rock star, la bricoleuse, la suffocante, la fille un peu bête, la capricieuse, la vierge, la mariée, la maîtresse, l'explosion, la sophistiquée, le garçon manqué, la fille drôle, la terrible, la fille froide, la lointaine, l'éplorée, la fatale, l'absolue, la câline, la seule, l'unique, et toutes à la fois. J'ai été tout ça sans effort parce qu'elles étaient moi, à chaque instant.
Et à chaque fois que quelque chose de terrible arrive, elles se réveillent toutes, elles pleurent et rient toutes à la fois, hurlent des malédictions et des chants d'amour, elles bouillonnent et menacent de se tuer, une par une, toutes ensemble.
Jusqu'à aujourd'hui, elles n'ont pas pu ou pas su se montrer toutes. Les gens ne peuvent pas, ne savent pas, ne veulent pas les voir surgir, s'embrasser et se frapper, tour à tour se contredire ou confondre leurs paroles, ils n'ont jamais vu la mariée cacher le porte-jarretelles de la jouisseuse sous des flots de mousseline virginale, ils ne comprennent pas pourquoi la fille un peu bête récite des pages entières de l'Antiterra d'Ardis. Il ne veulent pas me voir, et aveugles, ils me prennent pour la fille froide, l'amante ou l'amour de leur vie, une vie où ils ne seront jamais qu'eux mêmes, un monde où la folie n'existe plus, où l'hystérie est comestible.
Ils n'en voient qu'une à la fois, la volent, jouent avec, testent leur morsure, bientôt s'ennuient d'elle, de la vie, d'eux-mêmes. Alors pour regarder quelque chose mourir, ils la tordent, la fracassent contre le mur, et contemplent les derniers soubresauts d'une maladie originelle, l'être qui meurt, enterré dans lui-même. Parfois dans un élan de culpabilité, ils essaient d'y revenir, de ranimer la flamme religieuse, à genoux ils prient, ils la soulèvent, essaie de la faire vivre à nouveau, fardent ses joues de couleurs gourmandes, ils embrassent ses lèvres mortes, et ils ont envie d'elle, à nouveau, mais elle n'existe plus.
Elles meurent, une à une, celles qui se sont abandonnées à l'homme, à la torture des gens sans cœur, sans but et sans religion d'amour. Et une à une elles me désertent, et je ne les sens plus remuer en moi, comme si la prochaine sur la liste refusait de se montrer au monde, de peur d'être dévorée par lui.
Alors je vais rassembler les dernières survivantes et sur l'autel des illusions, je vais les sacrifier, les découper silencieusement, habilement, en petits tas de chair moite, comme on émiette des nonnettes poisseuses de miel, et de leurs restes je vais bâtir celle qui aura un cœur difforme, une faim insatiable et aucun regret, celle que je ne connais pas encore et qui les tuera tous, puisqu'elle ne croit plus à l'Enfer. L'Enfer c'était l'Autre, maintenant c'est Elle.
Il faut m'oublier maintenant.