Je le regarde. Il parle doucement, le regard tourné vers l'autre côté de la Seine, il sait que je le regarde. Il parle comme il prierait, longtemps et presque en silence, sa voix tel un filet monocorde, un ruisseau de montagne.
Et moi, bercée, je repense à toi, à ces moments qui me semblent encore si proches, le soleil, les fruits sucrés et cette chaleur qui nous rendait languides, comme de petits enfants ensommeillés. Je repense au soleil de là-bas, cet ailleurs que j'ai appris, que tu m'as appris, je repense à tes oiseaux, et ces matins où tout était à prendre, où l'on n'avait même pas besoin de voler le bonheur, ni le temps. Et je suis heureuse parce que je suis encore là-bas. Et doucement, je me sens glisser, glisser parce que l'Autre, ce n'est plus toi, et que je ne suis plus Celle-là, Celle que tu tenais par la main en attendant le tram, d'ailleurs, je vois encore la ville écrasée sous le soleil, défiler par la vitre du tram et tout a une odeur de fruit et de poussière et d'Ile Verte.
J'aurais tellement voulu rester moi, continuer à vivre différemment, avec toutes mes petites brèches et mes désordres, mes violences passionnées et mon absolu, mais je ne peux pas. Parce qu'en fin de compte de nous deux, c'est Elle qu'on regarde, c'est Elle qu'on remarque, Elle qu'on embrasse et qu'on baise, qu'on revoit et qu'on finit par aimer, et moi je suis celle qu'on n'aime que bien et qui finit par rendre coupable et honteux ceux qui sont réellement spéciaux. Et je me sens minuscule et sans envergure, parce que tu étais le seul qui me voyais vraiment et que maintenant il faut que je sois Elle, et pour ça il faudra que je me force à faire des choses horribles et inimaginables, pour qu'on me regarde, qu'on me remarque, qu'on m'embrasse et qu'on me baise, qu'on me revoie et qu'on finisse par m'aimer, parce que tu n'es plus là pour le faire, et qu'il me manque quelque chose, il me manque l'Autre, parce que je ne peux pas exister sans qu'on m'aime, sinon je meurs et je deviens comme les autres, tu sais, ma flamme étrange s'éteint.
Je sais exactement par où commencer, mais j'ai peur de m'abandonner derrière moi, j'ai peur de ne pas pouvoir revenir en arrière si je m'empoisonne, et tout au fond de moi, je n'ai pas envie de devenir Elle. Alors je continue de regarder en arrière, doucement, et quelque chose se déchire.
Je commencerai à mourir pour mes 21 ans, complètement.
(Ensuite il s'est tourné vers moi, et il a dit "Mais, pourquoi?")
