Ce sourire, en me voyant sous la pluie, signifiait pour moi que c’était pour toi et toi seul que j’étais venue, et que c’était moi que tu attendais et aucune autre. Quand je t’ai vu, l’anneau à ton doigt, j’ai failli éclater en sanglots tellement j’étais heureuse que tu m’accordes ce lien. Tout était si joyeux et réconfortant, naturel et simple, comme une eau qui coule, et j’avais recommencé à penser que peut-être ça durerait encore, et encore, et encore.
C’était chaud, ta main dans la mienne, ta tête endormie sur mon écharpe, et mon cœur qui buvait ce qu’il voyait, ce qu’il pouvait, parce qu’il y avait quelque chose à quoi s’abreuver, rien de particulier, seulement ce lien qui semblait si unique et invincible.
Uniques. C’est comme ça que je nous voyais cette après-midi là. Uniques et seuls au monde à ressentir. Il semblait que pour vivre cela il fallait que ça soit toi et moi, et personne d’autre. Lorsque qu’il était assez tôt pour que tu me serres dans tes bras sans soupirs. De la même façon que les gens sont uniques lorsqu’ils sont heureux, parce que personne en dehors d’eux n’est à même de recréer ce bonheur-là précis, il y avait du spécial dans nos batifolages dans les rayons du magasin, dans nos baisers, nous étions jeunes et invaincus, intemporels, nous étions la vie même, hors d’atteinte. J’avais sauté assez haut pour goûter le bonheur. Je me sentais si forte.
Je ne sais pas où ça s’est fissuré. Je n’arrive pas à me représenter quand. Peut-être que je n’aurai jamais dû te rappeler que ça faisait trois longues années que tu me supportais à côté de toi, parce que tout est plus simple quand on ne le prend pas au sérieux. Peut-être que je t’ai fait peur, parce que ça semblait signifiait trop pour moi. Je pourrais m’accommoder de n’être que de passage, encore faut-il que ça soit dit. Je ne sais pas seulement ce que je représente pour toi. Tu ne me l’as jamais dit. Ni répété. Encore et encore.
Je t’ai vu morne et fatigué sur ce banc, et je me suis réveillée de cet état de semi-extase dans lequel je nageais. J’ai regardé tout le monde autour de moi, et tout le monde était pareillement exténué. Moi aussi, je l’étais, mais c’est chose différente de se sentir heureux et épuisé, dieu merci, je sais encore faire la différence, il me restait encore ce feu qui brûlait. Puis j’ai senti la distance, et j’ai vu que les autres s’étaient insinués entre nous, nous n’étions plus uniques, ni n’essayions même de l’être, tu avais abandonné le jeu en plein milieu de la partie. Alors j’ai commencé à me sentir contaminée par ce monde sale, où tout était semblable et gris, où il pleuvait chaque jour.
Je me suis sentie seule et minable d’exiger autant d’un monde qui ne peut pas me donner plus, parce que ça ne se fait pas de demander toujours plus. J’aurais voulu te demander pardon avant que tu t’en ailles, d’ailleurs j’ai remonté ces maudits escaliers mais tu étais déjà parti, pardon de n’être jamais satisfaite et d’espérer toujours plus, parce que je ne suis pas quelqu’un de très important pour avoir le droit de demander une chose pareille, et je n’ai rien fait pour le mériter non plus. Pardonne-moi. Encore et encore.
Tu as raison, je veux tout. Mon conflit intérieur coule du fait que malgré cette hargne d’enfant, je vois. Je sais ce qu’il y a derrière, je sais la pluie. Et je n’en veux pas, j’essaie de trouver une solution pour contourner cette image assez hideuse de ce que tout le monde a. Je veux continuer à croire ce que j’ai entendu et imaginé. Me sentir unique. Mais il ne suffit pas d’aimer pour être heureux tout le temps, comme je l’espérais, loin de là, tu le sais bien, puisque tu cherches à fuir ce « bof », qu’il faut à tout prix aller se chercher ailleurs, tout ici n’est que distraction passagère, plus rien n’est important.
Si seulement tu pouvais te représenter la façon dont je vois les choses, ton cœur exploserait, ça te submergerait, te noierait, tant c’est différent : j’accumule les émotions et les images, je collectionne les moments de ma vie, pour moi tout est d’une importance égale, tout signifie quelque chose, même le hasard, chaque mot, chaque geste, il n’y a rien qui ne soit laissé à l’abandon, je vis vite et avec fougue, mais en me focalisant sur chaque détail. Je bouscule et je dérange, il y a quelque chose de rugissant en moi qui coule sans pouvoir s’arrêter.
Ce n’est pas toujours facile, ni agréable, mais c’est le seul moyen de parvenir à un équilibre, combattre quelque chose de vraiment grave et désagréable, par le fait d’arriver à vivre intensément le lever du jour, ou même de ressentir l’importance colossale d’une fleur offerte, d’un « je t’aime » à travers la vitre du métro. Tout s’investit d’un sens, et ce mouvement capte sans cesse mon attention, m’oblige à reconsidérer mon univers d’un œil différent à chaque fois, c’est comme de partir à l’assaut d’un nouveau continent.
Seulement, je m’agite si fort qu’il est difficile de me suivre ou de comprendre ce que je fais, et rares sont ceux qui prennent la peine de m’expliquer que j’ai mal compris un épisode, et par conséquent je me conforte dans mes interprétations fausses, souvent cataclysmiques.
Je me dis parfois que je voudrais que ma vision de la vie soit plus simple, et simplement pouvoir m’en f…iche, mais je sais que je me mens. J’aime l’idée que la chose la plus insignifiante puisse prendre des proportions considérables et écraser, balayer les événements les plus graves et sérieux, parce qu’on ne vit pas de sérieux, encore faut-il le savoir.
Je t’aime. Et pour l’instant ça fera office de superlatif. Pardonne-moi encore une fois de vouloir rester un enfant, et de faire des caprices innommables.