dimanche 9 décembre 2007

Have some bread

C’est une boulangerie qui ne se veut pas quelconque, car arborant une marque de garantie invérifiable mais aussi dorée que l’or toqué. La femme à la blouse blanche sert sans un sourire, le cheveu gras mais attaché, le geste preste mais brusque.

Le gamin, lui, il a à peu près huit ans et c’est à son tour. La baguette demandée et pseudo-enveloppée, la monnaie est comptée et les pièces s’avèrent insuffisantes de quelques centimes. « Ah non alors hein ! Tu n’as qu’à rentrer chez toi dire à ta maman de venir chercher son pain elle-même ! Avec les sous qui manquent ! Je connais le truc hein ! »


Le bambin s’enrougit et panique, bafouille et se paralyse. La mégère gronde et vocifère sur le ton du sermon punitif. « Tu as compris hein ! ? Tu dis ça à ta maman ! Ben réponds-moi !» La morve au bord de la narine et les larmes imminentes, petit bonhomme n’en peut plus de honte.

C’est étrange, la stupeur tétanise toujours un instant dans ces cas. Tous les humains dignes de ce nom redeviennent enfant face à l’injuste autorité des années. Le premier à sortir de la torpeur est le jeune homme devant vous. « Ecoutez Madame, je vais vous donner les centimes manquants. »


Soulagement général, acquiescement collectif.


« Ah non, laissez monsieur ! Vous êtes trop gentil, ne vous faites pas avoir » Bref, mêlez-vous de ce qui vous regarde, et laissez à ma frustration l’aise de s’exprimer sur une victime facile. « Parce que hein, sa maman l’a fait exprès j’en suis sûre ! C’est bien pour cela qu’elle a envoyé le petit, pour que je laisse passer ! Après, c’est tous les jours qu’il va venir sans le compte exact ! Je connais le truc, si je laisse passer une seule fois je ferme bientôt ! »

L’accusé tremble, l’idée de la manipulation maternelle forgeant déjà les futurs cauchemars.


Vous n’en pouvez plus, vous vous en mêlez. Vous exprimez aussi poliment que le peut votre colère naissante, l’appréciation de l’éventuelle parano maladive. La sorcière crie, s’offusque, reprend sa baguette. Le jeune homme se fâche pour de bon, accuse la tenancière de la perte du temps de tous. La vipère s’accroche à son négoce et défend mordicus son travail d’honnête personne. D’un côté la solidarité des clients, de l’autre l’outragée vociférante, au milieu le minuscule traumatisé.


Le ton haut monté s’exaspère et l’autorité du mâle se fait entendre dans un indiscutable :

«Veuillez Madame, me servir un pain de campagne et une baguette ! » De mauvaise grâce la tenancière s’exécute, les lèvres pincées, le cou raidi. Visiblement excédé le héros tend à l’enfant son second achat. « Dis à ta maman qu’il manquait des sous. » Puis il disparaît devant la bouche dégoût médusée, talonné par le môme humide qui s’enfuit.

« Et mademoiselle, qu’est-ce qu’elle veut ? »

Vous, vous ne voulez plus rien si ce n’est faire disparaître à jamais les sorcières et épouser le jeune homme. La pète-sec reprend : « Vous voulez quoi ? » La réponse est maintenant automatique : « Changer de boulangerie »


Le temps de tourner les talons sans même un regard pour la méchante pourfendue, de vous précipiter sur le trottoir et de fouiller les environs d’un panoramique vain.


L’arrière d’un vélo qui s’évanouit.


Le dos de trois pommes qui s’éloigne, le butin si chèrement payé contre lui.


Alors vous réalisez que jamais vous ne vous marierez avec le superman du quotidien et que l’unique personne à mal tirer son épingle du jeu est bien vous. C’est la seule boutique du genre à être ouverte entre 13 et 15H dans le coin. Vous allez déjeuner sans pain.


Soupir. Les sorcières existent, les fées non.