- " Moi aussi j’ai détesté notre dernière rencontre. Et j’ai oublié ton petit sac chez Ladurée. A vrai dire ça m’a soulagé, par ce que j’ai pu faire semblant de ne l’avoir jamais reçu, et même s’il avait existé, j’avais la consolation de savoir qu’il serait plus ou moins à sa place. Parfois je me demande ce qui te passe par la tête ; c’est comme ce fameux anniversaire avec le livre de cuisine. Je te dois des explications. Pour cette fois, mais aussi pour toutes les autres.
En réalité je te dois plus que ça, je te dois presque toute ma vie. Nous avons grandi ensemble, et le fait est que je ne serais pas devenu le tiers de ce que je suis (ce n’est peut-être pas grand-chose, je te l’accorde :p) si tu n’avais pas été à mes côtés tout ce temps-là. C’est toi, ta présence et ton dévouement qui m’ont conforté dans beaucoup de mes convictions, et qui m’ont aidé à en former de nouvelles. C’est toi qui m’as appris à ne pas faire de compromis dans mes idées, par ce qu’en toi je trouvais toujours cette personne très rare auprès de qui ces idées trouvaient écho. C’est toi qui m’a montré que ça valait le coup d’attendre, même si ça signifiait attendre beaucoup et obtenir peu. Tu m’as appris à me mettre à la place des autres, tu m’as encouragé dans ma soif de comprendre et tu m’as fait voir à quel point certaines choses se méritaient, et combien il fallait sacrifier pour les obtenir. C’est toi qui m’as montré qu’il existait quelque chose de plus que moi-même, et à ma grande surprise, j’ai trouvé que cette découverte avait un goût agréable. Tu m’as appris le nous, tu as été cette autre partie de moi dont parlent les livres, à la fois familière comme ce premier regard qu’on échange au réveil et délicieusement étrangère, imprévisible et nouvelle.Je ne pensais pas que cet état pourrait finir un jour. J’étais persuadé que si nous échangions nos yeux, nous verrions le monde exactement de la même façon, et que ce fait était par définition imperméable à tous les bouleversements que nous inflige la vie. Et pourtant, les témoignages contraires abondaient autour de nous. Au bout d’un moment, j’ai commencé à voir les premiers signes avant-coureurs, de toutes petites indications dont on ne pouvait pas vraiment être sûr qu’elles signifient quoi que ce soit. J’avais déjà fait l’amère expérience de savoir à quel point tu ne m’étais pas acquise : ces signes sont devenus une obsession. S’il était possible que tu fasses ta vie sans moi, alors tu pourrais grandir sans moi, changer sans moi. Si ça se trouvait, cela s’était déjà produit et tout ce que j’avais cru toutes ses années n’avait en réalité aucun fondement. Mais je me rassurais : il y avait tout ce chemin que nous avions parcouru ensemble, toutes ces douloureuses leçons que nous avions apprises la main dans la main et cela nous relierait toujours, par ce que tant d’efforts n’avaient pas pu être faits en vain.Mais peu à peu, les signes sont devenus indubitables. Etait-ce possible ? Où était celle qui m’avait tant appris ? Auprès de qui demander des comptes ? J’avais l’impression parfois de parler à une autre personne que toi. Mentionner toutes ces choses, tous nos moments partagés me paraissait ridicule : tu agissais comme si —pire, tu ne le voyais pas comme moi, pour toi tous les changements que tu incorporais à ta vie nouvelle faisaient partie d’un processus naturel et bénéfique de maturation —le passage peut-être à l’âge adulte ou à l’étrange jeunesse inavouée et un peu honteuse qui se place maintenant juste avant. Pour moi, il s’agissait d’une destruction, d’une erreur radicale dans le chemin que tu te traçais. C’était une trahison, non pas vis-à-vis de moi (ça n’aurait pas été si grave), mais vis-à-vis de toi-même, de ce qui était juste. Puis nous ne nous sommes plus vus de très longtemps, et ces sentiments violents se sont apaisés. A mes amis, je nous décrivais comme quelque chose de mystérieux et d’inaccessible au commun des mortels, mais qui était mort par manque d’intégrité. Je t’ai souvent reproché cela en silence, ton manque d’intégrité et de cohérence.Quand je t’ai vue la dernière fois, la conversion avait paru achevée, et la séparation aussi. Tu avais trouvé ta voie, tu allais faire du marketing. J’allais partir. Tu allais faire le tour de ton île, mais je n’étais pas sûr que tu saches pourquoi. Les choses avaient perdu de leur caractère obscur et fascinant, nous avions grandi. J’avais l’impression que pour toi, c’était dans l’ordre des choses. Tu m’as offert des pâtes, à plusieurs reprises j’ai souri d’un air qui t’aurait paru bizarre il y avait quelques années de cela ; j’ai prononcé des phrases silencieuses auxquelles tu aurais immédiatement répondu, je regardais tes yeux et n’y reconnaissais pas ceux dans lesquels j’avais plongé les miens — au point presque de m’y noyer. Ce qui m’a frappé, c’était le silence. Entre nos paroles régnait le plus grand silence, un silence de plomb, comme si l’esprit qui animait ma bouche se chargeait de parler et que moi, derrière, je somnolais, hébété et plongé dans une sorte de stupeur. La question n’est pas de savoir si nous nous connaissons encore, la question est de savoir s’il y a encore quelque chose à connaître ; car ce ne sont jamais les péripéties de nos vies qui nous ont liées, mais ces formes sans nom qui peuplaient nos silences. Et ma peur est que nous ne soyons plus l’un à l’autre que de grands corps hermétiques et silencieux. J’ai peur que derrière ce couvercle scellé la voix que j’ai connue se soit tue à jamais."
