C'est toi qui es parti. Tu m'as plantée là, au beau milieu
de cette place forte qu'on avait mis tant de temps à ériger, tu m'as laissée
arpenter seule les couloirs déserts de notre château, avec pour mission de ne
pas le laisser tomber en ruines, et toi, toi tu t'es envolé parce que tu ne
supportais plus d'y vivre. Et je me suis noyée dans la poussière de ces
couloirs, parce que je ne savais pas y vivre sans toi, parce que tu étais la
seule raison pour laquelle j'avais accepté de m'enfermer là, à t'attendre, et
que je ne devais laisser entrer personne.
Parce que tu m'avais dit que tu reviendrais. Tu m'avais dit
que tu reviendrais et que j'avais intérêt à rester la même, que le château
devait rester debout, et par la même occasion que j'avais intérêt à keep up to
you, parce qu'il n'était quand même pas question que je reste en arrière, il y
avait trop d'autres fancy castles pour que je me permette de croire que tu
reviendrais dans cet endroit poussiéreux. Et je n'ai jamais réussi parce qu'à
l'origine même je ne me suis jamais sentie digne de toi, je ne suis jamais
arrivée à te donner confiance, je n'ai pas réussi à te garder. Alors si même
toi tu me désertais, qui donc allait bien pouvoir vouloir de moi? Qui viendrait
me chercher dans cet endroit qui n'était visible que de nous deux seuls?
Je te jure que j'ai essayé, je me suis longtemps accrochée à
notre mythe, à nos histoires fabuleuses, à cette espèce de vision que tu avais
de moi et qui était tellement plus que je ne m'estimerai jamais, j'ai essayé de
n'y faire entrer personne, ils ont tous trouvé portes closes et j'ai veillé sur
ce vieux château jusqu'à ce que tu me tournes de dos, jusqu'à ce qu'au doigt de
tes sœurs je retrouve mon plus précieux trésor, jusqu'à ce que tu me nies pour
un châteaux aux dorures plus nobles. Qu’est-ce qu’un bout de jungle étouffante
face à Versailles ? Mais un mythe ne subsiste que s’il vit plusieurs conteurs.
Et tu m’as laissée l’écrire seule.
L’intégrité n’est rien à mes yeux qu’un mot, je n’ai pas d’idéaux,
je n’ai pas de convictions, mon seul feu est celui que je partage avec quelqu’un
d’autre, et ça tu le savais depuis le départ. Je peux trahir, je peux mentir, renier
et être parjure, parce qu’au fond de moi, je sais ce qui brûle et ça ne peut
pas être forcé, contenu dans des mots, des idées, des convictions, je peux
tourner le dos à tout si j’ai une main dans la mienne, et tu le sais parce que
je l’ai fait pour toi. Je t’ai appris à ne pas faire de compromis parce que c’était
ce dont tu avais besoin. Moi j’avais juste besoin de toi. Je me fous de tous
ces mots ronflants, ce sont des idées d’homme, tout ce qui comptait pour moi c’était
que tu ne m’oublies pas là où tu m’avais posée.
Alors je suis partie, honteusement au début, mais quel mal y
avait-il à te croire mort ? Je suis partie et j’ai rencontré quelqu’un qui
me jure qu’il ne lâchera jamais ma main, quelqu’un qui n’a pas besoin que je
sois intègre ou fidèle à mes idées pour m’aimer et m’admirer un peu. Parfois je
retrouve en lui la manière dont tu me regardais autrefois, si surpris que nos
esprits se rencontrent. Et notre mythe est mort à mesure qu’un autre naissait.
On dit que l’amour est un crime passionnel, qu’il tue tous
les précédents, mais on ne parle pas du temps qu’il met à l’achever. Je t’ai
attendu pendant des années, et les rares fois où j’ai trouvé le courage de reach
out to you, il n’y avait que de la déception dans tes yeux, presque du mépris
pour ce que j’étais devenue sans toi, et je ne comprenais pas parce que tout ça
tu l’avais décidé pour moi, je ne voulais pas que tu partes et que tu me laisses
grandir toute tordue, si tu n’étais pas partie j’aurais pu devenir quelqu’un d’autre,
et nous aurions été des dieux dans notre Olympe.
Maintenant, je fais la même chose pour lui, je pousse dans
la direction de mon soleil personnel. Maintenant je veux voir le monde avec
lui, je veux qu’il fasse partie de moi comme tu l’as été, et si je m’y prends
bien, nous serons millénaires. Mais tout ça coûte de l’argent, alors je vais
faire du marketing, parce que plus rien n’a d’importance à présent. Je n’ai pas
trouvé ma voie, mais tu n’es plus assez pour te montrer déçu. Jusqu’à preuve du
contraire tu n’es qu’un enfant aigri dans des vêtements trop grands, avec des
manières qui te vont aussi mal que ma couleur de cheveux. Tu n’es pas venu me
chercher, tu m’as abandonnée sur un bord de fenêtre et tu n’as pas voulu que l’on
reste liés par quelque moyen que ce soit, parce que tu avais tant d’autres
choses à voir, et qu’avec moi tu te sentais responsable (ce sont tes mots) d’un
château, alors tu as préféré m’en laisser le poids.
« La question n’est pas de savoir si nous nous
connaissons encore, la question est de savoir s’il y a encore quelque chose à
connaître. » Je te trouve parfois d’une prétention sans mesure, il y a
tellement à connaître de moi que même lorsqu’on était ensemble, tu n’as pu en apprécier
qu’une infime partie. Je suis aujourd’hui quelqu’un d’assez fort pour m’aimer
assez pour deux les jours d’éclipse, et c’est pour ça que je suis encore
debout. J’aurais pu le quitter des milliers de fois, parce que tu étais tout
entier mon univers et que je voulais que tu reviennes, et parfois je me
regardais et je me disais « no way, moi-même je ne reviendrais pas »
et j’avais raison, j’ai eu beau essayer de mon mieux tu n’es jamais revenu. Mais
je suis restée debout parce que notre château était désert et en ruines et qu’il
n’y avait nulle part où aller parce que tu ne m’aimais plus.
Je veux bien te réapprendre, même si je resterai à jamais
attachée à ce jeune homme tournant furieusement autour d’un arbre dans une cour
d’école, et que je ne pourrai jamais t’aimer à nouveau autant que je l’ai aimé,
parce qu’il est encore l’Amour de ma vie et que même toi tu ne peux plus
prendre sa place. Je veux bien te réapprendre, mais nous savons tout deux que c’est
vraiment unlikely que donnes jamais cette occasion, parce que c’est me laisser entrevoir
tes échecs dans ta quête de l’ailleurs, ce pourquoi tu m’as laissée tomber, et
je suis persuadée jamais tu ne trouveras rien de comparable à ce qu’on a failli
vivre. Mais ça n’empêche pas d’être heureux.
