mardi 18 juin 2013

Confidence à ma petite libraire suisse: parfois je m'imagine que j'écris pour toi.
C'est toi qui es parti. Tu m'as plantée là, au beau milieu de cette place forte qu'on avait mis tant de temps à ériger, tu m'as laissée arpenter seule les couloirs déserts de notre château, avec pour mission de ne pas le laisser tomber en ruines, et toi, toi tu t'es envolé parce que tu ne supportais plus d'y vivre. Et je me suis noyée dans la poussière de ces couloirs, parce que je ne savais pas y vivre sans toi, parce que tu étais la seule raison pour laquelle j'avais accepté de m'enfermer là, à t'attendre, et que je ne devais laisser entrer personne.

Parce que tu m'avais dit que tu reviendrais. Tu m'avais dit que tu reviendrais et que j'avais intérêt à rester la même, que le château devait rester debout, et par la même occasion que j'avais intérêt à keep up to you, parce qu'il n'était quand même pas question que je reste en arrière, il y avait trop d'autres fancy castles pour que je me permette de croire que tu reviendrais dans cet endroit poussiéreux. Et je n'ai jamais réussi parce qu'à l'origine même je ne me suis jamais sentie digne de toi, je ne suis jamais arrivée à te donner confiance, je n'ai pas réussi à te garder. Alors si même toi tu me désertais, qui donc allait bien pouvoir vouloir de moi? Qui viendrait me chercher dans cet endroit qui n'était visible que de nous deux seuls?

Je te jure que j'ai essayé, je me suis longtemps accrochée à notre mythe, à nos histoires fabuleuses, à cette espèce de vision que tu avais de moi et qui était tellement plus que je ne m'estimerai jamais, j'ai essayé de n'y faire entrer personne, ils ont tous trouvé portes closes et j'ai veillé sur ce vieux château jusqu'à ce que tu me tournes de dos, jusqu'à ce qu'au doigt de tes sœurs je retrouve mon plus précieux trésor, jusqu'à ce que tu me nies pour un châteaux aux dorures plus nobles. Qu’est-ce qu’un bout de jungle étouffante face à Versailles ? Mais un mythe ne subsiste que s’il vit plusieurs conteurs. Et tu m’as laissée l’écrire seule.

L’intégrité n’est rien à mes yeux qu’un mot, je n’ai pas d’idéaux, je n’ai pas de convictions, mon seul feu est celui que je partage avec quelqu’un d’autre, et ça tu le savais depuis le départ. Je peux trahir, je peux mentir, renier et être parjure, parce qu’au fond de moi, je sais ce qui brûle et ça ne peut pas être forcé, contenu dans des mots, des idées, des convictions, je peux tourner le dos à tout si j’ai une main dans la mienne, et tu le sais parce que je l’ai fait pour toi. Je t’ai appris à ne pas faire de compromis parce que c’était ce dont tu avais besoin. Moi j’avais juste besoin de toi. Je me fous de tous ces mots ronflants, ce sont des idées d’homme, tout ce qui comptait pour moi c’était que tu ne m’oublies pas là où tu m’avais posée.

Alors je suis partie, honteusement au début, mais quel mal y avait-il à te croire mort ? Je suis partie et j’ai rencontré quelqu’un qui me jure qu’il ne lâchera jamais ma main, quelqu’un qui n’a pas besoin que je sois intègre ou fidèle à mes idées pour m’aimer et m’admirer un peu. Parfois je retrouve en lui la manière dont tu me regardais autrefois, si surpris que nos esprits se rencontrent. Et notre mythe est mort à mesure qu’un autre naissait.

On dit que l’amour est un crime passionnel, qu’il tue tous les précédents, mais on ne parle pas du temps qu’il met à l’achever. Je t’ai attendu pendant des années, et les rares fois où j’ai trouvé le courage de reach out to you, il n’y avait que de la déception dans tes yeux, presque du mépris pour ce que j’étais devenue sans toi, et je ne comprenais pas parce que tout ça tu l’avais décidé pour moi, je ne voulais pas que tu partes et que tu me laisses grandir toute tordue, si tu n’étais pas partie j’aurais pu devenir quelqu’un d’autre, et nous aurions été des dieux dans notre Olympe.

Maintenant, je fais la même chose pour lui, je pousse dans la direction de mon soleil personnel. Maintenant je veux voir le monde avec lui, je veux qu’il fasse partie de moi comme tu l’as été, et si je m’y prends bien, nous serons millénaires. Mais tout ça coûte de l’argent, alors je vais faire du marketing, parce que plus rien n’a d’importance à présent. Je n’ai pas trouvé ma voie, mais tu n’es plus assez pour te montrer déçu. Jusqu’à preuve du contraire tu n’es qu’un enfant aigri dans des vêtements trop grands, avec des manières qui te vont aussi mal que ma couleur de cheveux. Tu n’es pas venu me chercher, tu m’as abandonnée sur un bord de fenêtre et tu n’as pas voulu que l’on reste liés par quelque moyen que ce soit, parce que tu avais tant d’autres choses à voir, et qu’avec moi tu te sentais responsable (ce sont tes mots) d’un château, alors tu as préféré m’en laisser le poids.

« La question n’est pas de savoir si nous nous connaissons encore, la question est de savoir s’il y a encore quelque chose à connaître. » Je te trouve parfois d’une prétention sans mesure, il y a tellement à connaître de moi que même lorsqu’on était ensemble, tu n’as pu en apprécier qu’une infime partie. Je suis aujourd’hui quelqu’un d’assez fort pour m’aimer assez pour deux les jours d’éclipse, et c’est pour ça que je suis encore debout. J’aurais pu le quitter des milliers de fois, parce que tu étais tout entier mon univers et que je voulais que tu reviennes, et parfois je me regardais et je me disais « no way, moi-même je ne reviendrais pas » et j’avais raison, j’ai eu beau essayer de mon mieux tu n’es jamais revenu. Mais je suis restée debout parce que notre château était désert et en ruines et qu’il n’y avait nulle part où aller parce que tu ne m’aimais plus.


Je veux bien te réapprendre, même si je resterai à jamais attachée à ce jeune homme tournant furieusement autour d’un arbre dans une cour d’école, et que je ne pourrai jamais t’aimer à nouveau autant que je l’ai aimé, parce qu’il est encore l’Amour de ma vie et que même toi tu ne peux plus prendre sa place. Je veux bien te réapprendre, mais nous savons tout deux que c’est vraiment unlikely que donnes jamais cette occasion, parce que c’est me laisser entrevoir tes échecs dans ta quête de l’ailleurs, ce pourquoi tu m’as laissée tomber, et je suis persuadée jamais tu ne trouveras rien de comparable à ce qu’on a failli vivre. Mais ça n’empêche pas d’être heureux.

  • " Moi aussi j’ai détesté notre dernière rencontre. Et j’ai oublié ton petit sac chez Ladurée. A vrai dire ça m’a soulagé, par ce que j’ai pu faire semblant de ne l’avoir jamais reçu, et même s’il avait existé, j’avais la consolation de savoir qu’il serait plus ou moins à sa place. Parfois je me demande ce qui te passe par la tête ; c’est comme ce fameux anniversaire avec le livre de cuisine. Je te dois des explications. Pour cette fois, mais aussi pour toutes les autres.
    En réalité je te dois plus que ça, je te dois presque toute ma vie. Nous avons grandi ensemble, et le fait est que je ne serais pas devenu le tiers de ce que je suis (ce n’est peut-être pas grand-chose, je te l’accorde :p) si tu n’avais pas été à mes côtés tout ce temps-là. C’est toi, ta présence et ton dévouement qui m’ont conforté dans beaucoup de mes convictions, et qui m’ont aidé à en former de nouvelles. C’est toi qui m’as appris à ne pas faire de compromis dans mes idées, par ce qu’en toi je trouvais toujours cette personne très rare auprès de qui ces idées trouvaient écho. C’est toi qui m’a montré que ça valait le coup d’attendre, même si ça signifiait attendre beaucoup et obtenir peu. Tu m’as appris à me mettre à la place des autres, tu m’as encouragé dans ma soif de comprendre et tu m’as fait voir à quel point certaines choses se méritaient, et combien il fallait sacrifier pour les obtenir. C’est toi qui m’as montré qu’il existait quelque chose de plus que moi-même, et à ma grande surprise, j’ai trouvé que cette découverte avait un goût agréable. Tu m’as appris le nous, tu as été cette autre partie de moi dont parlent les livres, à la fois familière comme ce premier regard qu’on échange au réveil et délicieusement étrangère, imprévisible et nouvelle.
    Je ne pensais pas que cet état pourrait finir un jour. J’étais persuadé que si nous échangions nos yeux, nous verrions le monde exactement de la même façon, et que ce fait était par définition imperméable à tous les bouleversements que nous inflige la vie. Et pourtant, les témoignages contraires abondaient autour de nous. Au bout d’un moment, j’ai commencé à voir les premiers signes avant-coureurs, de toutes petites indications dont on ne pouvait pas vraiment être sûr qu’elles signifient quoi que ce soit. J’avais déjà fait l’amère expérience de savoir à quel point tu ne m’étais pas acquise : ces signes sont devenus une obsession. S’il était possible que tu fasses ta vie sans moi, alors tu pourrais grandir sans moi, changer sans moi. Si ça se trouvait, cela s’était déjà produit et tout ce que j’avais cru toutes ses années n’avait en réalité aucun fondement. Mais je me rassurais : il y avait tout ce chemin que nous avions parcouru ensemble, toutes ces douloureuses leçons que nous avions apprises la main dans la main et cela nous relierait toujours, par ce que tant d’efforts n’avaient pas pu être faits en vain.
    Mais peu à peu, les signes sont devenus indubitables. Etait-ce possible ? Où était celle qui m’avait tant appris ? Auprès de qui demander des comptes ? J’avais l’impression parfois de parler à une autre personne que toi. Mentionner toutes ces choses, tous nos moments partagés me paraissait ridicule : tu agissais comme si —pire, tu ne le voyais pas comme moi, pour toi tous les changements que tu incorporais à ta vie nouvelle faisaient partie d’un processus naturel et bénéfique de maturation —le passage peut-être à l’âge adulte ou à l’étrange jeunesse inavouée et un peu honteuse qui se place maintenant juste avant. Pour moi, il s’agissait d’une destruction, d’une erreur radicale dans le chemin que tu te traçais. C’était une trahison, non pas vis-à-vis de moi (ça n’aurait pas été si grave), mais vis-à-vis de toi-même, de ce qui était juste. Puis nous ne nous sommes plus vus de très longtemps, et ces sentiments violents se sont apaisés. A mes amis, je nous décrivais comme quelque chose de mystérieux et d’inaccessible au commun des mortels, mais qui était mort par manque d’intégrité. Je t’ai souvent reproché cela en silence, ton manque d’intégrité et de cohérence.
    Quand je t’ai vue la dernière fois, la conversion avait paru achevée, et la séparation aussi. Tu avais trouvé ta voie, tu allais faire du marketing. J’allais partir. Tu allais faire le tour de ton île, mais je n’étais pas sûr que tu saches pourquoi. Les choses avaient perdu de leur caractère obscur et fascinant, nous avions grandi. J’avais l’impression que pour toi, c’était dans l’ordre des choses. Tu m’as offert des pâtes, à plusieurs reprises j’ai souri d’un air qui t’aurait paru bizarre il y avait quelques années de cela ; j’ai prononcé des phrases silencieuses auxquelles tu aurais immédiatement répondu, je regardais tes yeux et n’y reconnaissais pas ceux dans lesquels j’avais plongé les miens — au point presque de m’y noyer. Ce qui m’a frappé, c’était le silence. Entre nos paroles régnait le plus grand silence, un silence de plomb, comme si l’esprit qui animait ma bouche se chargeait de parler et que moi, derrière, je somnolais, hébété et plongé dans une sorte de stupeur. La question n’est pas de savoir si nous nous connaissons encore, la question est de savoir s’il y a encore quelque chose à connaître ; car ce ne sont jamais les péripéties de nos vies qui nous ont liées, mais ces formes sans nom qui peuplaient nos silences. Et ma peur est que nous ne soyons plus l’un à l’autre que de grands corps hermétiques et silencieux. J’ai peur que derrière ce couvercle scellé la voix que j’ai connue se soit tue à jamais."

mardi 14 mai 2013

Transworld.

J'ai détesté notre dernière rencontre. On se serait crus dans une réunion de vétérans, le nous était vieux et sans saveur, et j'étais incapable de me comporter correctement. Parfois même je ne savais plus quoi te dire, de quoi parler, et le silence était paresseux et lourd, s'étendant comme une flaque d'huile. Un mer d'huile. Et moi au milieu, à te dire de trouver quelqu'un, à te dire que tout s'arrange.

Je me suis souvenue de quand tu m'arrachais à la vie et que tu me faisais tournoyer dans tous les sens, lorsque je n'en pouvais plus de discuter avec toi de la fin programmée de notre monde en me prenant au sérieux, lorsque tu avais un sens, lorsque j'avais un sens et qu'on était le centre. Et j'ai peur que tu aies raison finalement, qu'on ne se connaisse plus, parce que tu me l'as si bien répété que j'ai guetté ces intonations et ces gestes que je ne connaissais pas, rassurée lorsque tu reniflais comme d'habitude ou que tu t'essuyais avec du pain. Je ne te connais plus. Tu m'es devenu étranger, tu ne te gênes plus des mêmes choses, et maintenant tu as d'autres fronts à combattre, d'autres liens à construire. J'ai perdu tes clefs, et je doute les avoir déjà eues.

 J'aurais aimé faire partie de tout ça, même de loin, mais tu sais que je ne fais jamais rien de loin.

 J'aurais aimé que tu m'aides à ne pas oublier.