
Dans ma famille on me dit que je suis pas bien rigolote.
Enfin mon éminent papa le dit. Je croyais qu'il m'aimait bien. Ca devait être avant que je parle. Ca devait être quand je m'exprimais encore par gestes et que j'avais une grosse tête trop lourde pour la tenir droite, ou bien que tout le monde parlait si fort qu'on m'entendait pas. J'étais pas bien rigolote mais ça se voyait pas. C'était pratique.
- T'es pas bien rigolote. On peut jamais rire avec toi. Tu rigoles jamais.
- Mais non ! Je rigole des fois ! Tout à l'heure j'ai rigolé tu te rappelles pas ?
- Ca compte pas. Ca devait être une des seules fois de ta vie.
Dans ma famille personne n'a honte de sa mauvaise foi. Dans ma famille je suis austère, parce que je ne bois pas et que je suis fatiguée après les cours, des fois j'ouvre des livres, mais bien moins que je ne devrais. Dans ma famille, y'a le clan des 1973's qui ont trente ans qui font des blagues et je sais bien que je fais pas partie du clan.
- Et bah ! Elle doit avoir une sacrée chatte poilue celle-là ! Un minou qui pue ! Tiens et elle est chaude la copine d'Antoine ? Quoi ? Il a vingt-sept ans, ça va. Alors elle suce ?
- ...
- Et bah, tu rigoles pas ? Tu rigoles pas, tu rigoles jamais. T'es coincée du cul ou quoi ? Elle est coincée du cul. Décoince toi du cul Charlotte, ça te fera du bien. T'es mal dans ta peau, ça se voit.
Quand j'avais douze ans c'est vrai, j'étais pas très à l'aise avec les bavardages de chattes poilues en bout de table à Noël. Ni bien dans ma peau, bien dans tête-an. Maintenant, c'est différent. C'est juste que les chattes poilues...
J'avais pourtant l'impression d'avoir construit mon adolescence grâce à un certain humour. C'est-à-dire pour avoir des amies, pour accéder personnellement à quelques personnes du haut rang des fashions qui sont allé trois ans en première année med, pour réussir à être belle aux yeux d'un intouchable du lycée en partant de ma catégorie des plus de quarante-huit kilos. J'ai réussi sur plusieurs années mais ça compte quand même. Et c'était pas grâce à mon corps de déesse. C'était avec mes jacasseries plus ou moins incessantes qui finissaient bien par être drôles, ironiques et cyniques par moments. Si j'y allais, je dirais avec mes pointes d'intelligence de troisième 6.
Et maintenant bim, plus d'humour. Pas de chatte poilue, plus d'humour. Bonjour Laurent Romejko, les chiffres et les lettres, Bruno, en huit lettres, « epilanidès », petit animal des prairies d'Amérique latine au XX° siècle avant Jésus Christ. Pourtant je rigole des fois, c'est évident, j'aime bien rigoler. Jsuis plutôt bon public quoi.
Mais les chattes poilues ne m'auront jamais c'est comme ça j'y peux rien. En même temps je suis pas de 1973, c'est peut-être ça. Y'a aussi le vin qui nous sépare. Le vin ça fait rigoler de chatte poilue. Alors je suis coincée parce que j'en bois pas, j'arrive jamais au stade des chattes poilues avec mon coca. J'aime pas l'alcool avec n'importe qui, ni l'odeur de la cigarette, c'est bon, ça veut pas dire que je suis pas drôle.
- Tu vois, Marcel, lui il était drôle. Prends exemple sur lui pour te décoincer du cul Charlotte.
- Marcel, le clochard ? Mais il est mort !
- Et oui ! Il est mort d'avoir trop bien vécu. La belle vie...
- Il est mort poignardé, il avait une cirrhose depuis dix ans, dormait dehors et courrait après les enfants noirs de l'école primaire avec un couteau !
- Il savait s'amuser, lui. Le bon vieux temps.
Evidemment c'est exagéré. Mais Marcel est quand même mort, et pas de s'être trop amusé. Je dis pas que les copines de ma tante sont alcooliques. Ni qu'elles vont poursuivre des enfants avec leur couteau à huître. Je dis ça je dis rien.
