
Nous étions accroupis au bord d’un étang sale, fouaillant (« fouaille ta soupe ! ») du bout d’un bâton, la terre glaise imbibée, très absorbés par cette affaire. Chantonnant du bout des lèvres l’air de Carmen, et tordant nos poignets dans une mimique de geste sensuel de la main, comme elle l’aurait sûrement fait, moi Carmen, lui tour à tour le Capitaine ou Mérimée, parce qu’il rêvait de savoir dire le beau.
Nous étions sauvages alors, galopant dans les bois pieds nus, chassant le pigeon à coups de pierres, flairant la trace de loups imaginaires, barbouillés de terre ocre, à la manière d’indiens dépareillés.
C’est cet air que nous respirions qui me manque aujourd’hui, celui qu’on inhalait jusqu’à la sensation d’explosion ou de brûlure et qu’on laissait éclater soudain, avec sûrement une petite pluie de morceaux de pain au fromage, derniers vestiges d’une collation rapide.
Lorsqu’il pleuvait, nous nous abritions dans la cabane des junkies en vadrouille, et imaginions que le Déluge s’était déchaîné, qu’il fallait construire un radeau, sauver graines sauvages et pommes de pin pour les replanter sur une terre vierge, nouveau monde que nous aurions attendu des jours et des jours durant, à moitié morts de soif et de chaleur (ici Lothie sort une petite langue rose et fait semblant de mourir).
J’aimais la pluie alors, parce qu’elle n’empêchait pas mon Pépé de faire ses longues promenades digestives, et moi, en tapinois derrière un rocher, de chasser le Cougar Ailé, espèce mythique qui n’existe plus guère que dans ma tête, assez vide au demeurant (*mode autiste* - hihi).
Rien n’existait en dehors de mon compagnon d’aventures, ma Tante, mon Pépé, le Cougar et les pastilles homéopathiques de ma tante, qui étaient des cicatrisants puissants une fois pilées et mélangées à du sirop d’érable et du muesli floconneux.
Aujourd’hui, la pluie me transperce et retient chez eux mes compagnons d’aventures. Je n’ai plus l’occasion de sentir le lourd parfum qui s’élève de la terre détrempée battue à nouveau par le soleil, cachant l’autour par des lambeaux de brume épaisse que j’essayais d’écarter de la main (comme je continue d’essayer d’enlever les gouttes d’eau de mon manteau du plat de la main), et me donnait l’espoir d’un jour, derrière le énième lambeau de brume combattu, découvrir la mythique Avalon.
Et le Cougar ayant déserté mon univers de plus en plus étriqué, la pluie n’est plus que la pluie.
Il n’y a plus que lorsque je suis seule que j’ose encore fredonner Carmen et faire la belle au poignet aguicheur. Je chasse encore le Cougar quelques fois, lorsque je suis en forêt, non pas seule, mais face à ma proie, comme à Taiwan, face à l’ennemi, je m’étais transformée en tieffelin ailé, armée d’un bâton de bambou dur comme… comme du bambou (oui, je sais, ces confessions vont me poursuivre jusqu’à la mort, mais après Craig David et « should be », qu’ai-je encore à perdre, franchement).
Parfois je ferme les yeux et je m’invente une aurore boréale. Puis un pot de confiture.
